En 1998, Kodak employait 170 000 personnes. Moins de deux décennies plus tard, Instagram, lancé avec une poignée d’ingénieurs, a bouleversé le secteur sans mobiliser de vastes effectifs. Certaines innovations accroissent la productivité sans créer une quantité équivalente d’emplois.
À mesure que les cycles d’innovation s’accélèrent, métiers disparaissent et naissent en cascade, propulsant la valeur ajoutée vers des horizons inédits. Le lien jadis étroit entre croissance économique et progression de l’emploi se distend. Désormais, la demande en compétences évolue plus vite que l’offre, et l’ajustement du marché du travail se complique, avec à la clé des écarts qui se creusent.
Comprendre le progrès technique : moteur historique des transformations économiques
Le progrès technique n’a jamais été qu’une question de gadgets ou d’inventions isolées. Il s’incarne dans de nouvelles façons de produire, d’organiser le travail, de transmettre le savoir. Ce sont ces innovations, solidement ancrées dans le réel industriel, qui tirent la productivité vers le haut.
Remontons le fil du temps : la machine à vapeur, l’électricité, l’automatisation, puis l’irruption du numérique ont reconfiguré les grandes lignes de l’économie. Robert Solow, dès les années 1950, met en lumière ce phénomène : l’essentiel de la croissance américaine échappe à la simple addition du capital et du travail. Le moteur caché, c’est le progrès technique.
Quantifier l’impact de ces transformations relève du casse-tête. Si tout le monde s’accorde sur le fait qu’elles bouleversent le marché du travail, mesurer leur effet précis reste complexe. Les innovations redessinent la frontière entre humains et machines, reconfigurent la demande de compétences et rendent obsolètes certains métiers tout en en faisant émerger d’autres.
Voici les principales dynamiques à l’œuvre :
- Innovation : elle propulse la croissance sur le long terme.
- Progrès technique destructeur : il élimine de nombreuses tâches routinières.
- Progrès technique accru : il crée de nouveaux besoins en compétences.
Saisir les effets du progrès technique, c’est regarder à la fois ce qu’il détruit et ce qu’il permet de créer. Pour garder leur place dans la course, les entreprises n’ont d’autre choix que de se réinventer, en ajustant sans relâche leurs méthodes et leurs équipes.
Quels effets sur l’emploi face à l’automatisation et à la mondialisation ?
L’essor de l’automatisation vient bouleverser l’équilibre du marché du travail. Robots et algorithmes s’approprient les tâches répétitives, s’attaquent même à certains métiers d’analyse qui, hier encore, semblaient réservés aux plus diplômés. En conséquence, la polarisation de l’emploi se renforce : les postes très qualifiés, à la manœuvre sur les technologies émergentes, progressent, tandis que les emplois intermédiaires, standardisés, s’effritent.
La mondialisation accélère cette évolution. Pour réduire leurs coûts, les entreprises combinent automatisation et externalisation, ce qui pèse lourdement sur l’emploi industriel dans les pays développés. Les gains de productivité issus des technologies de l’information, de la communication et de la robotique viennent soutenir la croissance, mais modifient en profondeur la structure de l’emploi.
Les tendances suivantes s’imposent :
- Emplois qualifiés : ils progressent rapidement dans la recherche, la data et la robotique.
- Emplois peu qualifiés : ils résistent dans les services à la personne, la logistique, la restauration.
- Emplois intermédiaires : ils se raréfient, pris en étau entre technologies et concurrence mondiale.
Dans ce contexte, adapter ses compétences devient vital. Les gains de productivité profitent à certains, pas à tous. Les écarts de salaire se creusent, la mobilité professionnelle n’est plus un choix mais une nécessité. Le progrès technique, loin d’unir, fragmente le marché du travail et place l’innovation au cœur des trajectoires sociales ascendantes.
Entre croissance et inégalités : les nouveaux défis du marché du travail
Le progrès technique accélère la croissance, mais il sème aussi la discorde. La destruction créatrice, concept cher à Schumpeter, prend aujourd’hui une dimension inédite. Les entreprises qui innovent rebattent les cartes, investissent dans des outils toujours plus performants, ce qui stimule la productivité et transforme certains secteurs. Mais, corollaire incontournable, les compétences deviennent vite périssables.
La croissance tirée par le progrès technique ne profite pas à tous de la même manière. Les géants du numérique, capables d’investir massivement dans la recherche, prennent le large, laissant les PME traditionnelles à la traîne. Les salariés capables d’accompagner ces mutations sont particulièrement recherchés, tandis que d’autres voient leur métier se déliter ou leur pouvoir d’achat s’effriter.
Dans ce paysage, la polarisation du marché du travail s’accentue nettement. Les profils capables de maîtriser la technologie ou l’innovation montent en puissance, mais une part grandissante de la population active pâtit de la montée des inégalités, tant sur le plan salarial que social. La croissance tirée par le progrès technique ne se traduit pas nécessairement par une répartition équitable de ses bénéfices.
Les réalités sectorielles illustrent ce fossé :
- Les filières technologiques enregistrent des bonds de productivité spectaculaires.
- Les emplois peu qualifiés et difficilement automatisables, souvent dans les services, offrent peu d’opportunités d’évolution.
À l’heure où la destruction créatrice s’accélère, il devient urgent de réinventer les dispositifs d’accompagnement et de protection, sinon la croissance risque d’alimenter la défiance, et non la cohésion.
Penser l’avenir : quelles pistes pour accompagner les mutations économiques ?
Le progrès technique nous oblige à revoir nos certitudes sur le marché du travail. Face au développement fulgurant de l’intelligence artificielle et des nouvelles technologies, la question centrale porte désormais sur les compétences à cultiver. L’économiste Philippe Aghion insiste sur l’urgence d’investir dans le capital humain pour transformer ces bouleversements en opportunités.
La formation continue s’impose comme un levier incontournable pour absorber les chocs liés à l’innovation. Les entreprises, en première ligne, tentent de repenser leur gestion des talents, mais il est difficile de suivre la cadence imposée par l’automatisation. Les pouvoirs publics, eux, s’efforcent d’ajuster dispositifs et partenariats : validation des acquis, formations courtes, collaborations avec les nouveaux acteurs technologiques.
Quelques leviers concrets émergent :
- Renforcer les compétences permet de mieux s’adapter et d’atténuer les conséquences du progrès technique.
- Multiplier les passerelles entre secteurs soutient une croissance durable et limite la polarisation du marché du travail.
Reste une interrogation de taille : comment veiller à ce que l’innovation ne bénéficie pas qu’aux profils déjà avantagés ? Les débats sur la redistribution, la fiscalité ou l’encadrement des plateformes sont loin d’être clos. S’adapter, anticiper : le chemin ne manque ni de défis, ni de rebondissements. Le marché du travail, lui, ne repassera pas par la case départ.


