65 % des entreprises du CAC 40 ont été la cible de recours liés à leur politique environnementale ou sociale en moins de cinq ans. La statistique saisit, mais le phénomène n’a rien d’un feu de paille. Sur la scène économique française, la responsabilité sociale des entreprises (RSE) ne se limite plus à une ligne dans un rapport annuel : elle s’affirme désormais comme un champ de bataille, entre pressions légales et attentes sociétales.
Les contentieux se multiplient, attisés par l’appétit des actionnaires actifs et la vigilance des ONG. Armés de la Déclaration de performance extra-financière (DPEF), ces nouveaux contre-pouvoirs réclament des comptes, jusqu’au sein des chaînes de sous-traitance. Désormais, la jurisprudence ne s’arrête plus à la maison-mère : la moindre entorse chez un sous-traitant peut remonter et frapper le groupe tout entier. Pour les directions juridiques, le casse-tête du pilotage des risques prend une toute autre dimension.
Pourquoi le non-respect des engagements RSE expose les entreprises à des risques juridiques
La responsabilité sociale des entreprises n’a plus rien d’un argument cosmétique. Depuis la loi Pacte et le renforcement du droit européen, toute entreprise cotée en France doit rendre des comptes sur sa gestion des enjeux sociaux et environnementaux. Désormais, inscrire ses engagements RSE dans un rapport annuel ou une DPEF engage bien plus que la réputation : cela ouvre la porte à des actions en justice, menées aussi bien par des investisseurs que par des associations citoyennes.
La commission européenne veille au grain. Les directives se traduisent en obligations concrètes, et chaque promesse non tenue alimente la machine judiciaire. Les entreprises qui prennent la parole sur leurs engagements extra-financiers doivent s’assurer de la cohérence entre le discours et les actes. Ce glissement transforme la RSE d’un simple exercice de communication en véritable zone à risques.
Trois chantiers majeurs s’imposent alors :
- Fournir des preuves détaillées de la réalité des actions menées
- Mettre en place des outils de suivi et d’évaluation des effets concrets
- Assurer la maîtrise de la chaîne, y compris chez les filiales et sous-traitants
La France s’est hissée dans le peloton de tête des pays où la vigilance RSE est scrutée de près, aussi bien par les agences de notation qu’au sein de l’opinion publique. Le respect des engagements n’est plus une option, mais une question de gestion du risque, pesant sur la gouvernance et la pérennité même de l’entreprise. Les référentiels ISO, la DPEF, ou encore les dispositifs CSR, ne sont plus de simples cases à cocher : ils servent de boucliers, mais aussi de munitions pour les plaignants. Oublier la rigueur ou l’audit indépendant peut transformer la moindre faille en procès retentissant.
Quelles sont les principales conséquences légales en cas de manquement à la RSE ?
Le temps où les écarts de conduite se réglaient discrètement est révolu. Aujourd’hui, chaque manquement RSE expose l’entreprise à un faisceau de sanctions, bien au-delà du simple blâme moral. Législateurs et tribunaux ne laissent plus rien passer, et la pression réglementaire s’intensifie.
En pratique, les poursuites s’appuient sur des motifs variés :
- Atteintes aux droits fondamentaux dans la chaîne d’approvisionnement
- Non-application des obligations environnementales ou sociales prévues par la loi sur le devoir de vigilance, ou la DPEF
- Diffusion d’informations partiales, incomplètes ou trompeuses sur la performance extra-financière
Les plaignants, ONG, salariés, investisseurs activistes, exigent désormais des preuves, des plans d’action solides et des résultats mesurables. Le juge, lui, ne se satisfait plus de promesses : l’absence de vigilance, de contrôle des fournisseurs ou d’audit externe suffit à faire basculer la balance. Les sanctions frappent fort : exclusion de certains marchés, pénalités, voire suspension temporaire d’activité.
Le coût ne se limite pas à l’amende. La réputation vacille, la confiance des investisseurs s’effrite, et la performance financière peut s’en ressentir durablement. Désormais, la gestion proactive de la RSE pèse autant que la conformité comptable dans la stratégie d’entreprise.
Des exemples concrets d’entreprises sanctionnées pour non-conformité RSE
La France n’est pas avare d’exemples lorsque la vigilance fait défaut. Prenons le cas de Michelin : en 2023, plusieurs ONG l’ont interpellé pour des manquements de transparence dans l’approvisionnement en caoutchouc naturel. L’enquête a révélé un suivi insuffisant de la chaîne d’approvisionnement, exposant le groupe à une plainte fondée sur le non-respect des obligations sociales et environnementales. Danone aussi a été épinglé : assigné devant le tribunal judiciaire de Paris, le groupe a vu son plan de vigilance jugé trop peu ambitieux pour endiguer l’usage massif de plastique, soulevant des doutes sur la sincérité de ses engagements RSE.
Le phénomène n’épargne pas les sociétés de taille moyenne. Dans la grande distribution, certaines enseignes ont dû répondre de violations des droits humains chez leurs sous-traitants à l’étranger. Les tribunaux n’hésitent plus à remonter l’intégralité de la chaîne de valeur pour établir la responsabilité des donneurs d’ordre.
Voici les points de vigilance souvent mis en cause :
- Omissions dans la mise en œuvre du devoir de vigilance
- Absence de contrôle sur les pratiques des fournisseurs
- Engagements de façade sur la politique RSE, démentis par la réalité
En multipliant ce type de jurisprudence, la France s’impose comme un terrain d’expérimentation : ici, la RSE ne s’arrête pas à la déclaration de principes, elle engage concrètement l’entreprise devant ses clients, ses partenaires et la justice.
Anticiper les impacts financiers et réputationnels : les bonnes pratiques à retenir
Impossible aujourd’hui de faire l’impasse sur la vigilance. Investisseurs, ONG, médias, pouvoirs publics : tous scrutent la cohérence entre promesses et réalité. Une faille dans la chaîne RSE, et c’est l’image, la valeur et la stabilité de l’entreprise qui sont en jeu. Les acteurs qui structurent leur démarche, anticipent et documentent leurs actions réduisent nettement les risques, tant sur le plan financier que réputationnel.
Adopter une politique RSE pertinente, ancrée dans l’activité réelle de l’entreprise, fait la différence. La transparence reste la meilleure défense : expliquer les choix, publier les résultats, reconnaître les difficultés. Rien n’est jamais parfait, mais l’opacité finit toujours par coûter cher, surtout face à l’exigence croissante de reporting extra-financier portée par la commission européenne.
Quelques recommandations concrètes pour renforcer la solidité du dispositif :
- Mettre en place des indicateurs fiables pour mesurer les émissions de gaz à effet de serre et les pratiques de gouvernance
- Organiser la remontée d’informations sur les pratiques des filiales et partenaires étrangers
- Former les équipes dirigeantes aux enjeux sociaux, environnementaux et aux référentiels ESG
La clé ? Mobiliser la gouvernance en amont. Un conseil d’administration qui maîtrise les enjeux RSE arbitre plus efficacement et protège l’entreprise des faux pas. Contribuer au développement durable ne se limite pas à une déclaration d’intention : cela s’éprouve dans la durée, dans les arbitrages quotidiens, dans la capacité à écouter et à intégrer les attentes des parties prenantes. Les sociétés qui investissent dans une démarche sincère et structurée ne se contentent pas d’éviter les écueils : elles gagnent en légitimité, et parfois, en avance sur leurs concurrents.
La RSE n’est plus un supplément d’âme : c’est le socle sur lequel se joue la crédibilité et la résilience des entreprises de demain. La partie ne fait que commencer.


